Délices d’Ukraine

L’Ukraine, monde de corruption, terre de guerre, théâtre de conflits sanglants, territoire déchiré entre des populations aux avis extrémistes incompatibles. L’Ukraine, terrain de tous les dangers, jadis la terreur des catastrophes nucléaires, aujourd’hui la frayeur des actes injustifiés et sanglants d’hommes rendus fous par la défense de leurs idéaux. L’Ukraine, résumée selon les médias manipulateurs qui ne jurent que par le sensationnalisme et une soif d’information du public proportionnelle à la morbidité des faits.

Malgré les évènements terribles qui s’y déroulent effectivement, c’est un autre visage de l’Ukraine que j’ai rencontré. Le visage d’un pays ensoleillé, d’une population qui suit son train de vie quotidien malgré tout, dans des décors qui n’ont rien à envier à nos villes. Le monde là-bas est un délicieux mélange de la modernité caractéristique de nos capitales et d’une tradition empreinte des dernières décennies. On y tombe souvent nez-à-nez avec cette sensation singulière que quelqu’un s’est amusé avec une machine à remonter le temps, mélangeant avec malice deux époques.

Kiev n’est ni plus ni moins qu’une fourmilière géante. Des centaines de panneaux publicitaires nous brouillent la vue sur des kilomètres avant l’entrée dans la ville. Puis viennent les avenues gigantesques où la circulation est plus périlleuse encore qu’à Paris. Je m’attendais à une ribambelle de vieilles voitures, mais la réalité se compose surtout des grosses berlines reluisantes, fonçant à toute allure sur les boulevards ou garées sans règles apparentes dans tous les endroits suffisamment grands pour accueillir une voiture. Trottoirs, places, et même au beau milieu des carrefours, tout ce qui n’est pas utilisé pour circuler est une place de parking potentielle. Même dans la capitale, on ne paie pas pour se garer.

Les grands bâtiments modernes partagent l’espace avec des immeubles de plusieurs dizaines d’années à l’allure vétuste. L’entrée dans ces habitations rassure peu. Sans syndicats pour s’occuper de l’entretien, on a l’impression de pénétrer dans un squat propice aux échanges crapuleux. Sombres, bruts, tagués dans tous les coins, on se demande un temps à quoi s’attendre en empruntant l’ascenseur lui aussi sans âge. Cependant, une fois la porte des appartements franchis, l’ambiance change du tout au tout. L’intérieur est soigné dans un décor qui nous rappelle la maison de nos grands-mères. De grands tapis recouvrent les sols, quelques fausses fleurs garnissent les étagères sans oublier une icône de Marie et l’enfant Jésus qui veille sur la chambre. On trouve pourtant un routeur dans un coin, et l’immeuble est doté d’un système de badge électronique. Au dehors, on croise quotidiennement cette femme autour de l’immeuble. Une  guetteuse me dit Sergii, qui connaît les faits et gestes de tous les habitants et qui surveille que rien d’inhabituelle ne se produise.

Les rues les plus importantes de Kiev sont riches de magasins que l’on trouverait aussi bien sur nos Champs-Élysées, entre boutique Ferrari, Samsung, et toutes les grandes enseignes de vêtements. Mais ce qui est le plus intéressant se trouve en face. En plus des boutiques classiques, la rue est envahie de petits commerces par milliers. Ça commence par des sortes de baraques à frites cubiques dont les vitrines sont tellement envahies des produits proposés que le vendeur à l’intérieur n’est visible que par une ouverture aménagée sur quelques dizaines de centimètres. On y vend de tout, nourriture, presse, cigarettes, souvenirs… En marge de ces commerces, d’autres vendeurs exposent leur marchandise à même la rue. On y croise des femmes qui remplissent des gobelets de divers fruits secs et baies, des hommes qui proposent des babioles aux couleurs de l’Ukraine. Des dizaines de voitures garées à même le trottoir font office de cafetières : les coffres ont été entièrement aménagés pour accueillir des dispositifs élaborés distribuant diverses boissons chaudes. Certaines ont même des formes originales, comme ce véhicule en forme d’escargot rose pétant que l’on retrouve à plusieurs endroits, et dont la carapace dévoile un distributeur de boissons chaudes. Enfin, des gens dans la rue glanent de l’argent en proposant aux touristes des photos originales, en posant avec pigeons, faucons, porcelets ou macaques.

Pour les touristes, la vie a un prix plus qu’accessible. Pour une dizaine de centimes, on obtient une sorte de jeton d’auto-tamponneuse qui nous donne accès au métro. Si jamais, les taxis peuvent également nous emmener plus loin, un trajet d’une heure n’excédant pas une dizaine d’euros. Cela dit, il vaut mieux se garder de signaler qu’on est étranger : le riche touriste peut être invité à payer plus !

Kiev dispose de nombreux musées. Le prix d’entrée est dérisoire, mais chaque bonus est coûteux. A commencer par l’autorisation de prendre de photos, qui coûte plus cher que l’entrée elle-même. On peut ensuite payer un surplus pour monter dans cet avion en exposition, payer pour mettre en marche le cri du mammouth au muséum ou faire tourner cette animation, payer pour monter plus haut dans cette statue de la liberté version ukrainienne… La logique derrière tout ça est de permettre aux habitants moins fortunés l’accès aux musées tout en grattant sur les touristes plus aisés. Les musées disposent aussi de leurs étranges particularités. Dans chaque pièce de chaque musée, on trouve invariablement une dame, parfois donnant avec fierté des explications sur ce qui est exposé mais la plupart du temps assise sur une chaise à faire des mots-croisés. Ces femmes qui passent leurs journées presque immobiles au même endroit surveillent scrupuleusement les visiteurs. On est rapidement rappelés à l’ordre si on prend des photos sans avoir payé pour. Que l’on veuille aller dans un endroit « bonus », elles décrochent alors leur vieux téléphone à cadran pour appeler une guide. C’est ainsi que pour quelques euros, on a eu dans presque tous les musées des guides pour nous tous seuls, qui maitrisaient parfois l’anglais, mais qui s’exprimaient le plus souvent en utilisant l’ukrainien et le russe, deux langues qui sont maitrisées ici une grande partie de la population.

Enfin, je me dois d’évoquer la beauté de la capitale. On y croise beaucoup de bâtiments à l’architecture recherchée, des places richement décorées comme la belle Maiden, qui croule sous les hommages des gens abattus lors des manifestations ou des soldats partis combattre dans l’est. Le dimanche est une journée piétonne autour de la place, envahie d’une foule calme rassemblée autour d’une exposition temporaire au thème médiévale, sous un grand soleil et en musique. On croise plus loin le tournage d’une émission de chant d’intérêt national, et des démonstrations de techniques de combats antiques et de cavalerie. Bien sûr, un autre délice de beauté réside dans la majestuosité des cathédrales qui ponctuent la capitale. Bien loin de nos édifices sombres et ternes, les couleurs et les formes rappellent les palais des Mille et une nuits. Dans un ballet de tons blancs, verts et or se dressent des dizaines de tours aux toits arrondis et aux murs peints de tableaux lumineux. L’intérieur est plus époustouflant encore, on ne sait où donner de la tête devant tant de détails, de richesses, de couleurs. On trouve dans ces bâtiments de nombreuses reliques de Saints, allant jusqu’à des cercueils en verre datant de plusieurs siècles et qui dévoilent parfois des mains momifiées…  Près de chaque relique se trouve un petit chiffon, utilisé par les croyants pour nettoyer la surface avant de l’embrasser. A l’intérieur des édifices, les photos sont interdites et les femmes se doivent de porter un foulard sur la tête, et un vêtement qui cache au minimum les genoux.

Quand on est atteints d’une soif de voyage et de découvertes, Kiev, tout en restant dans le confort d’une capitale développée, tient ses promesses de dépaysement. Entre traditions profondément ancrées et le désir de modernité des plus jeunes générations, ce sont de nombreuses autres surprises que j’ai pu découvrir dans ce beau pays. Sans compter que j’avais un guide d’exception qui a rendu ces moments encore plus magiques. Au final, ce n’était sans doute qu’un avant-goût avant mes nombreuses prochaines visites.

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